L’enseignement spécialisé a d’abord eu pour mission de prendre en charge des enfants dont on pensait qu’ils ne pouvaient pas être élèves. La principale difficulté consistait à scolariser des élèves souffrant de retard cognitif, c’est-à-dire d’un déficit des capacités cognitives et, par extension, d’un déficit des capacités d’apprentissage.
Le système scolaire ne savait alors pas comment les prendre en charge. Il faut dire aussi que la psychologie, discipline encore très jeune, n’offrait pas de solutions concrètes aux enseignants.
Un système scolaire parallèle
On réunissait donc dans des classes à part des élèves ayant différents handicaps. Il incombait à l’enseignant de se débrouiller pour les faire progresser, sans outils et sans soutien. Avant les années 70, on trouvait principalement des classes de perfectionnement dans le primaire, réunissant jusqu’à 15 élèves souffrant de différents handicaps.
L’enseignement spécialisé a d’abord pris en charge tous les élèves handicapés de manière très indifférenciée, sans outils, avec des parcours qui atteignaient très rarement le secondaire et relevaient surtout du secteur médico-social, puis du monde du travail adapté. L’évolution de la recherche, une meilleure prise en compte des besoins des élèves et des souhaits des familles, ont abouti dans les années 80 et 90 à la création de classes plus spécialisées, même si cet enseignement évoluait toujours en marge du système scolaire.
La loi de 2005, un tournant majeur
Avec la loi de 2005, on passe de la logique de l’intégration (a minima) à l’inclusion. C’est désormais à la société, et par conséquent à l’École, de s’adapter au handicap. Même si l’enseignement spécialisé ne prend pas en charge uniquement les enfants porteurs de handicap (puisqu’il prend aussi en charge les élèves souffrant de grandes difficultés scolaires au sein des SEGPA), il s’agit d’une évolution majeure.
On favorise alors l’ouverture d’ULIS, la réorientation de certains élèves d’IME vers les ULIS, l’ouverture de classes spécialisées pour les enfants autistes sur le modèle des ULIS (UEMA et UEEA) et la création de classes d’IME ou d’ITEP au sein d’écoles ou de collèges. Les textes réglementaires évoluent aussi vers une plus grande souplesse pour les réorientations. Les instructions officielles favorisent au maximum l’inclusion dans les classes « ordinaires ». L’enseignement spécialisé devient même un peu suspect : certains plaident pour sa disparition et une inclusion totale, le considérant responsable d’un véritable apartheid scolaire.
Cette mutation, dont les autorités se réjouissent – avec 563 400 élèves en situation de handicap scolarisés en milieu ordinaire à la rentrée 2024, soit trois fois plus qu’en 2004 (1) – cache une réalité moins positive. Beaucoup d’élèves qui ont une notification de la MDPH pour une scolarité dans le médico-social n’ont pas de place. Le milieu hospitalier est lui aussi totalement saturé.
Du cynisme institutionnel
Certains ont parfaitement compris qu’une scolarité dans le spécialisé coûte très cher. Dès lors, pourquoi ne pas faire des économies en poussant à scolariser tout le monde dans le milieu ordinaire, puis à comprimer les dépenses d’accompagnement en mutualisant ? C’est ainsi qu’au nom de l’inclusion, certains élèves sont beaucoup moins bien accompagnés, qualitativement et quantitativement, que précédemment. Les ARS elles-mêmes usent de l’argument de l’inclusion pour réduire les moyens du médico-social. Ce sera donc aux enseignants du milieu ordinaire de se débrouiller.
L’Institution, n’ayant pas de solutions efficaces à proposer, mais considérant que la pédagogie doit pallier tous les manques (ce que le SNALC a toujours vigoureusement contesté et dénoncé), somme les enseignants de trouver des solutions pour suppléer aux manques de soins, de rééducations et d’accompagnements, sous peine d’être jugés responsables des difficultés rencontrées lors de la scolarisation de ces élèves. Quant aux enseignants spécialisés, ils sont poussés à devenir des référents pour leurs collègues de l’ordinaire.
Un avenir incertain
Autrefois considéré comme un système parallèle, méconnu, dont personne ne se souciait vraiment, l’enseignement spécialisé évolue rapidement. D’un côté, cette mutation apporte plus de souplesse, la possibilité pour tout enseignant de se spécialiser, des inclusions bénéfiques pour certains élèves et une meilleure prise en compte de leurs besoins particuliers. De l’autre côté, elle se traduit par des économies réalisées de manière très cynique, une responsabilité accrue pour les enseignants (sans aide ni soutien) et le risque de dilution voire de disparition de l’enseignement spécialisé.




