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L’urgence, partout

L’été arrive, les températures montent, et l’Éducation nationale semble une nouvelle fois découvrir qu’il fait chaud dans les écoles, les collèges et les lycées. Comme si les vagues de chaleur étaient imprévisibles. Comme si l’hiver ne revenait pas chaque année. Comme si les personnels et les élèves n’avaient pas déjà alerté, rempli des registres santé-sécurité au travail, signalé des salles invivables, des bâtiments inadaptés, des consignes impossibles à appliquer.

Le SNALC l’a rappelé dans son communiqué du 26 mai 2026 : les fortes chaleurs de mai et juin ne sont pas des surprises. Anticiper devrait être une évidence. Pourtant, chaque année, l’institution redécouvre l’inadaptation du bâti scolaire. Elle envoie des recommandations, conseille de fermer les volets quand il y en a, de déplacer les cours dans des salles plus fraîches quand elles existent, ou de boire de l’eau. Cela ne constitue pas une politique publique. Ce sont des rustines sur un problème structurel.

Cette incapacité à anticiper ne concerne pas seulement les températures. Elle se retrouve partout. Dans les déplacements, d’abord. La hausse des carburants frappe de plein fouet les collègues qui n’ont pas d’autre choix que de prendre leur voiture pour travailler : AESH affectés sur plusieurs lieux, TZR, collègues en complément de service, personnels des zones rurales ou périurbaines. Les grandes annonces sur les frais de déplacement ne changeront pas grand-chose pour ceux qui n’entrent pas dans les critères ou attendent des remboursements avec retard. Dans une France qui ne se résume pas aux métros et aux tramways, payer plus pour travailler plus révèle une étrange conception de l’attractivité.

Un manque d’attractivité qui se retrouve bien évidemment dans les salaires. Le SMIC est revalorisé de 2,41 % au 1er juin 2026, pour atteindre 1 867,02 € brut mensuels. Le point d’indice, lui, reste gelé. La dernière hausse date de juillet 2023, suivie en janvier 2024 d’une augmentation uniforme de 5 points d’indice majoré, très loin de compenser l’inflation. La GIPA, censée protéger les agents dont le traitement décroche par rapport aux prix, est suspendue depuis deux ans. Là encore, tout est limpide : ce qui protège un peu les agents coûte trop cher, donc on l’écarte au moment où cela aurait été le plus utile.

La hausse du SMIC met aussi en lumière l’écrasement des grilles. Avec la valeur actuelle du point d’indice, l’indice majoré 380 devient le seuil minimal pour respecter la rémunération légale. Les premiers échelons AESH ne suffisent plus. Les AED en CDD ou en CDI se retrouvent au SMIC. Les contractuels enseignants, CPE et Psy-EN de première catégorie, pourtant recrutés sur des emplois de catégorie A, voient leur espace indiciaire rattrapé par le minimum légal. On ne parle plus seulement de bas salaires : on parle de déclassement organisé.

Ce tassement salarial est une violence silencieuse. Il signifie qu’après dix, quinze ou vingt ans d’ancienneté, des collègues peuvent constater que leur traitement se rapproche dangereusement de celui de collègues recrutés beaucoup plus récemment. Il signifie que l’expérience, la fidélité au service public, l’expertise acquise et les responsabilités assumées ne sont presque plus reconnues. À force de revaloriser les premiers échelons sans reconstruire les grilles, l’institution organise un tassement qui finit par nier la notion même de carrière.

La « revalorisation historique » n’a eu d’historique que le nom. Elle a pu donner l’illusion d’un geste, mais elle n’a pas réparé l’ensemble de la grille. Elle a surtout contribué à tasser les rémunérations et à nourrir un sentiment profond d’injustice. Le ministère parle régulièrement d’attractivité ; mais un métier n’est pas attractif parce qu’on le vante dans une campagne de communication. Il l’est parce qu’il permet de vivre dignement, de progresser dans sa carrière, d’exercer dans des conditions correctes et d’être respecté.

Or les conditions de travail se dégradent elles aussi. Les personnels exercent dans des bâtiments trop chauds l’été, trop froids l’hiver, souvent mal adaptés. Ils subissent des injonctions contradictoires, des changements d’organisation tardifs, des emplois du temps difficiles, des déplacements contraints. Ils doivent absorber l’inclusion scolaire menée au rabais, faute de places, de personnels, de formation suffisante et de cadres clairs. Les AESH, en première ligne, sont trop souvent précaires, mal rémunérés, exposés à des situations très difficiles et insuffisamment protégés.

La violence scolaire s’ajoute à ce tableau. Elle ne relève pas seulement du fait divers ; elle pèse sur le quotidien des écoles et des établissements. Coups, menaces, insultes, contestations permanentes de l’autorité, pressions de certains parents ou élèves : les personnels ne demandent pas des discours de compassion, mais des règles claires, appliquées et soutenues par la hiérarchie. Comme l’a rappelé le SNALC, protéger les personnels, restaurer une autorité lisible et sécuriser le cadre sont des conditions indispensables pour faire fonctionner l’École.

Depuis l’assassinat de Samuel Paty, combien de discours ont été prononcés ? Combien de promesses de sanctuarisation ? Combien d’indignations officielles ? Pourtant, la peur, la solitude et le sentiment d’abandon sont encore là. Les personnels voient bien que le sang a continué de couler à l’École et que les réponses restent trop souvent insuffisantes. Là encore, l’urgence est invoquée après coup, quand il faudrait agir avant.

Tout se tient : chaleur, carburant, salaires, tassement des grilles, violences, inclusion au rabais, conditions de travail dégradées. Ce ne sont pas des sujets dispersés. Ce sont les symptômes d’une même politique : on attend que les difficultés deviennent intenables pour annoncer des mesures partielles. On communique, on corrige à la marge, on compense au minimum, puis on passe à l’urgence suivante.

Le SNALC revendique depuis longtemps un meilleur traitement. Un meilleur traitement salarial, d’abord : revalorisation du point d’indice, refonte des grilles et espaces indiciaires, rémunérations adaptées aux missions et aux responsabilités. Mais aussi un meilleur traitement tout court : des personnels considérés, protégés, écoutés, et non sommés de tenir seuls une institution qui s’affaiblit.

L’attractivité ne se décrète pas. Elle ne se construit ni avec des slogans, ni avec des campagnes de communication, ni avec des annonces aussitôt oubliées. Elle repose sur des salaires dignes, des carrières lisibles, des conditions de travail acceptables, une autorité reconnue et une institution qui assume ses responsabilités.

À force de traiter chaque crise comme une surprise, le navire Éducation nationale prend des allures de Titanic. Pour le SNALC, il est urgent d’agir, partout.